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Le sol et les parois étaient recouverts d’une sorte de cire noire et glacée qui absorbait la lumière de la lampe torche incrustée dans le casque de Luke. A chaque mètre parcouru, une fissure causée par la décompression soudaine du tunnel lézardait la glace lunaire, découvrant çà et là un bout de tuyau en permabéton ou un câble électrifié. On ne distinguait aucune de ces boules éclairantes qui illuminaient les autres nids Killik. Quant à l’architecture du lieu, elle n’était que chaos et structures alambiquées. Tous les couloirs semblaient bâtis à l’aveuglette, s’enchevêtrant les uns aux autres tels des plantes grimpantes, bifurquant de façon totalement aléatoire pour finalement rejoindre le passage principal.
Vu la vitesse avec laquelle lui et Mara se déplaçaient dans l’obscurité, en s’aidant de la Force pour avancer malgré la gravité zéro, Luke se sentit sévèrement désorienté. Il n’aurait su dire s’ils continuaient à s’enfoncer dans les profondeurs de la lune ou s’ils étaient tout bonnement en train de regagner la surface. Impossible également de savoir si une dizaine de mètres de glace d’ethmane les séparaient du hangar ou s’il s’agissait d’un kilomètre de distance. Sans les gouttelettes de vapeur que son scaphandre endommagé laissait derrière lui, il aurait été quasiment sûr de se perdre.
Mara lui indiqua soudain une fissure dans le mur et s’immobilisa d’un coup net. Luke fit de même et se retrouva à contempler l’une de ces membranes bombées qui servaient de sas aux Killik. Une chaîne pendouillait sur un côté, attachée à un assortiment de valves destinées à pulvériser un gel de scellage sur toute la surface de la membrane pour éviter que quiconque ne s’y fraie un chemin.
Mara ne toucha pas à la chaîne. Et Luke, non plus. Le danger semblait bien trop proche, et ils ne savaient que trop bien combien il était délicat de ressentir la présence de Gorog à travers la Force.
— Ç’a m’a tout l’air d’une embuscade, conclut Mara. Ils commencent à nous filer le train.
— Commencent ?
Luke étudia les environs et la torche de son casque illumina plusieurs dizaines de pilotes agglutinés au fond du virage, à une trentaine de mètres plus loin. Vêtus de combinaisons qui ressemblaient fortement à des carapaces, ils se précipitaient aux quatre coins du tunnel, avec leurs jambes et leurs bras enveloppés dans une sorte de tissu chatoyant qui se densifiait au niveau des articulations. Ils n’avaient d’autres armes que leurs six membres – mais cela semblait suffisant.
Il n’était pas question d’utiliser la Force pour se cacher. Dès que les Gorog perdaient de vue leur proie, ils se dispersaient dans toutes les directions, à l’image d’une armée menaçante et grouillante.
Luke tira quelques salves de blaster en direction des premières rangées. La plupart des tirs vinrent ricocher sur les combinaisons. Quant à ceux qui touchaient un membre, ils étaient immédiatement stoppés par un bandage de sécurité. Les insectes n’en finissaient pas de gagner du terrain.
— On a des soucis, déclara Luke dans le micro de son scaphandre. Je dirais même, de très gros soucis.
— Peut-être pas si gros que ça, dit Mara.
— Ah bon ?
— Ils ne peuvent pas tous être des pilotes de vaisseaux-flèches, observa Mara. Ils ne sont donc pas tous équipés de combinaisons pressurisées.
— Tu as raison, répondit Luke. Pas si gros que ça.
Ils activèrent leurs sabres laser, puis se collèrent contre le mur du tunnel et dessinèrent un large X au centre du sas. La membrane explosa et leurs soi-disant insectes en embuscade dégringolèrent sur la nuée de pilotes, créant un petit chaos improvisé.
Une fois que le flot fut ralenti, Mara flotta à travers la membrane toute abîmée et pénétra à l’intérieur d’un couloir plein à craquer de Killik à moitié gelés. Luke fermait la marche à quelques mètres derrière elle, utilisant la Force pour se déplacer et dépasser les guerriers Gorog et leurs têtes peintes en noir.
— Tu entends toujours le sifflement ? demanda Mara.
Luke vérifia les données sur son cadran facial. Il ne lui restait plus que quinze minutes d’oxygène et la perte ne faisait que s’amplifier.
— Ça peut aller. Pour l’instant.
Il dirigea la torche de son casque vers le sas pulvérisé et fut soulagé de n’éclairer qu’une petite portion de la multitude d’insectes lancés à leurs trousses. A peu près une cinquantaine d’entre eux fonçaient droit sur lui et Mara, en se frayant un chemin au milieu du passage jonché de corps. Quant aux dix derniers insectes, ils firent marche arrière et disparurent dans l’obscurité, rejoignant ainsi les centaines de pilotes qui avaient déjà regagné leurs vaisseaux-flèches.
— Mais la prochaine fois qu’on s’approche d’un sas pressurisé, on évite de le faire sauter, dit Luke. J’ai comme l’impression que notre équipe de secours risque d’être un poil retardée.
Le signal de navigation finit par atteindre le centre de l’écran tactique. Heureux de voir que leur escorte Chiss était toujours derrière eux, Yan engagea une lente descente en spirale à travers le brouillard opaque de Kr.
— Voyons voir à quoi ça ressemble là-dedans, fit Yan. Active les scanners de terrain.
Leia s’exécuta. Contrairement à la glace d’ethmane, le brouillard d’ethmane était aussi transparent que l’air pour les capteurs, et quelques secondes plus tard, l’entrée d’un cratère en forme d’entonnoir apparut sur l’écran de Yan. Le gouffre semblait particulièrement profond, s’enfonçant sur près de deux kilomètres avant de disparaître dans une courbe.
— Aucun signal de secours ? demanda Yan.
Leia fit non de la tête.
— Pas un seul. (Elle ferma les yeux.) Ils ont atteint les profondeurs.
— Les profondeurs ?
— Les profondeurs de Kr, expliqua-t-elle. Ils ont atteint le nid.
— Le nid ? Ce n’est pas drôle, Leia.
— Non, et ça le devient de moins en moins, reprit-elle. Luke semble croire qu’un comité de réception nous y attend.
— Au contraire, dit Yan en souriant. C’est plutôt une bonne nouvelle.
— Une bonne nouvelle ? répéta C-3PO. Je ne vois vraiment pas comment. Tout ce que les Skywalker peuvent y gagner, c’est de se faire tuer par nos missiles de baradium !
— Je ne crois pas. (Yan fit plonger le Faucon à l’intérieur du gouffre.) Pour qu’un tel truc se produise, il faudrait d’abord qu’on les lance, ces fichus missiles.
— Vous n’avez pas l’intention de le faire ? demanda le droïd protocolaire, de plus en plus paniqué. Même pas un ?
— Non, fit Leia. Pas avec Luke et Mara encore à l’intérieur.
— Mais, vous n’allez pas pouvoir nettoyer le nid ! s’indigna C-3PO. Sans ces missiles, nos chances de réussite sont de…
— Du calme, 3PO, le coupa Yan. Je ne voulais pas les lancer, de toute manière.
— C’est vrai ?
— Si je te le dis, répondit-il. Ils sont en baradium. On ne tire jamais un missile de baradium.
— Oh. (C-3PO se relaxa quelque peu.) Vous avez raison.
Ils poursuivirent leur descente dans le brouillard et une voix de Chiss grésilla dans l’unité com.
— Ceci est un avertissement destiné au Faucon Millennium. Si vous tentez de vous échapper, nous n’hésiterons pas à vous abattre.
— On ne s’échappe pas, répondit Yan. On va faire un tour là-dedans… Vous êtes invités à nous suivre, si ça vous chante.
— A l’intérieur ? (La glace d’ethmane rendait la communication pour le moins difficile.) Expliquez-vous.
— Nous avons deux pilotes Jedi à l’intérieur du nid, expliqua Leia. Nous allons les récupérer.
Les griffes réapparurent derrière le Faucon.
— Nous n’avons détecté aucun autre appareil…
— Ça vous change pas trop, non ? l’interrompit Yan. Elle est en train de vous dire qu’il s’agit de pilotes Jedi… Luke et Mara Skywalker, pour être exact. Bon alors, vous venez ou pas ?
Il y eut quelques secondes de silence et les deux griffes commencèrent à faire demi-tour.
— Cela ne concerne pas notre mission, mais nous sommes autorisés à vous souhaiter bonne chance.
— Merci quand même, grommela Yan.
— Estimez-vous heureux, répondit le Chiss. Nous aurions pu vous abattre.
Le Faucon poursuivit sa descente et finit par quitter le brouillard à l’intérieur d’un gouffre entortillé et beaucoup plus étroit que le scanneur ne semblait l’indiquer. Yan sursauta et opéra une spirale particulièrement risquée.
— Oh, Seigneur ! s’écria C-3PO.
— Relax, tas de ferraille, fit Yan, entre ses dents. Je maîtrise la situation.
— Ce n’est pas ce qui m’inquiète, Capitaine Solo. Nous avons une marge de sécurité de…
— 3PO ! le coupa Leia. Qu’est-ce qui t’inquiète ?
Le droïd tendit son bras doré vers le hublot.
— Ça !
Il leur fallut un petit moment pour distinguer l’éclat orange qui miroitait au fond du gouffre.
— On se détend. Tout est sous contrôle. (Yan activa l’unité com.) Juun, c’est OK pour toi ?
— Affirmatif, Capitaine Solo, si vous pensez que ça peut fonctionner.
— Ça va marcher, répondit Yan. Tu es sûr d’être opérationnel ?
Il y eut une légère pause, puis Tarfang baragouina une petite réplique acérée.
— Tarfang vous assure que lui et le Capitaine Juun sont parés, traduisit C-3PO. Il ajoute, je cite, que si votre foutu plan venait à échouer, ce serait entièrement de votre faute.
— Je vous dis que ça va marcher, fit Yan.
Il voulut s’adresser au reste des passagers, mais Kyp stoppa la communication.
— Bien évidemment qu’on est prêts. On est des Jedi, fit-il.
Yan se tourna vers Leia.
— Je déteste quand il fait ça, grogna-t-il. Et toi, tu es prête ?
— Du moment que tu me dis comment contourner cette nuée.
— Qui te dit que je vais faire une telle chose ?
Ils opérèrent un virage et, à environ deux kilomètres devant, ils distinguèrent la première vague de vaisseaux-flèches. Yan pointa le nez du Faucon dans leur direction et accéléra.
— Yan ?
— Ouais ?
— Inutile de m’impressionner. (Leia ferma les yeux.) Je n’ai jamais pensé que tu étais timoré. Pas une fois.
Yan gloussa.
— Parfait. Je voulais juste…
— Capitaine, j’ai encore une petite question, reprit Juun.
— Maintenant ? demanda Yan. (La nuée de vaisseaux-flèches s’était muée en une sorte d’épais nuage gris et orange.) Tu as une question maintenant ?
— Je n’arrive pas à trouver le code de sécurité.
— Normal, il n’y en a pas ! répondit Yan. Active le truc... Et ne discute pas !
— Mais le manuel CEC stipule bien que pour chaque mouvement d’appareil…
— Actionne ce fichu commutateur ! cria Leia.
Les parois bleutées du gouffre disparurent derrière la nuée et des salves d’énergie rougeoyantes illuminèrent les lieux lorsque Cakhmaim et Meewalh ouvrirent le feu à l’aide des canons lasers.
— C’est un ordre ! ajouta Yan.
Juun actionna l’interrupteur. Les lumières de la cabine de pilotage s’affaiblirent et tous les écrans s’éteignirent d’un coup. Même les canons lasers perdirent en puissance.
— Yan ? demanda Leia d’une voix apeurée. Tous nos écrans sont out. Je ne peux même plus contrôler nos boucliers. C’était censé arriver ?
— Tu parles, répondit fièrement Yan. Quand j’ai inversé la polarité du faisceau tracteur, j’ai dû le nourrir avec tous les ergs de puissance que je pouvais trouver.
En face, Yan ne put distinguer qu’un nuage de vaisseaux-flèches.
— Au détriment des boucliers, c’est ça ? demanda Leia. (Les verrières bombées des cockpits commencèrent à apparaître au sommet des vaisseaux-flèches les plus proches, certains avec des antennes qui s’agitaient à l’intérieur.) S’il te plaît, ne me dis pas qu’on va…
Un cône d’énergie iridescente apparut juste sous la coque du Faucon, avalant à la fois les missiles Gorog et la nuée de vaisseaux. Une série de violentes explosions se fit entendre lorsque les missiles heurtèrent le rayon de répulsion. Les vaisseaux-flèches s’avéraient, quant à eux, plus difficiles à détruire. Les pilotes augmentèrent la puissance et le nuage d’appareils se mit soudain à flotter sur place, bataillant toujours pour s’extirper du gouffre.
Mais tandis que le Faucon continuait à descendre, le rayon devint nettement plus imposant. Les propulseurs pour le moins sommaires des appareils Killik commencèrent à se surcharger et à exploser. Certains vaisseaux-flèches dégringolèrent au fond du gouffre. Pendant quelques instants, Yan et Leia les regardèrent frôler le rayon, se rentrer les uns dans les autres, exploser spontanément ou s’écraser violemment contre les parois recouvertes de glace.
Yan ralentit la cadence jusqu’à ce que les éruptions se fassent moins fréquentes. Finalement, la nuée bouillonnante et à moitié carbonisée se dispersa et Yan ne distingua plus que la silhouette sombre et déchiquetée qui avait autrefois été une zone d’atterrissage. Il essaya, tant bien que mal, d’y poser le Faucon et activa l’unité com.
— OK, Juun. Tu ferais mieux de fermer boutique avant que quelque chose n’explose. Yan se tourna vers Leia, lui adressa un clin d’œil et ajouta : Et transfère le divertisseur de puissance sur les boucliers.